Rencontre : 16 novembre 2005

ARTICLE :
Fondatrice en mai 2002 de l'association « Laurence-Fritz », suite au décès accidentel de sa fille en 2001,
Monique Fritz
a créé il y a un an l'Association d'aide aux victimes de
la route. Objectif
: apporter un soutien moral, et des réponses, aux proches des trop nombreuses personnes tuées sur la route.
« Personnes » : « Ce sont neuf lettres qui changent tout. Pour ceux qui restent, réduire l'être disparu à un simple chiffre, c'est intolérable », accuse ainsi
Monique Fritz
, présidente de l'Association Laurence-Fritz (ALF) et de l'AIVAR (Association d'aide aux victimes des accidents de la route). Cet été, la direction départementale de l'équipement et la Ville de Strasbourg ont compris son message et ajouter ce mot de neuf lettres à leurs statistiques. L'ALF attend la même chose de l'Etat.
Souffrance et solitude
Monique Fritz
se bat aussi pour qu'on ne dise ou n'écrive plus que ces personnes ont « trouvé la mort », ou qu'elles « se sont tuées », « comme si elles l'avaient cherché. Peu importe qui est responsable : ce sont des êtres humains qui ont disparu, rappelle-t-elle. Quand vous entendez ensuite que l'objectif du gouvernement est de "passer sous la barre des 5 000 morts", ça me révolte. En Suède, par exemple, on dit : "victime zéro" ».
« Avec cette formulation atroce, on se dit "pourvu que cette année, ce ne soit pas moi", rebondit la vice-présidente de l'ALF et de l'AIVAR,
Christiane Guilloux
. Les mots sont des armes, il ne faut pas l'oublier ».
Monique Fritz
fait partie des trop nombreuses victimes « par ricochet » des accidents de
la route. Sa
fille, Laurence, a perdu la vie à 25 ans, après un choc latéral contre un arbre sur une nationale, en 2001. Un drame que sa mère a appris par téléphone, d'une voix anonyme.
« Les premiers mots que l'on entend restent gravés à vie... L'accueil à la gendarmerie est aussi fondamental, car on se retrouve dans un état où l'on n'existe plus, on est transparent ». S'ensuivent neuf mois de cauchemars, jours et nuits, dans l'attente du procès-verbal de l'enquête, « pour découvrir qu'ils n'ont même pas eu la rigueur d'écrire le nom de ma fille correctement ».
Des groupes libres
et ouverts
A ces problèmes administratifs, s'ajoute le désengagement de certains proches. « Combien de fois on entend "il serait peut-être temps que tu fasses ton deuil" (...) ; "bon, il faut passer à autre chose", regrette-t-elle. Ce sont les propos de gens qui ne sont pas passés par là. Souvent c'est par maladresse, mais ce n'est pas que cela : la souffrance d'autrui dérange, la mort dérange ».
A travers les actions de l'ALF,
Monique Fritz
se rend vite compte qu'elle n'est pas seule, et que le désespoir d'autres victimes « par ricochet » du drame qui les frappe est insoutenable : « J'ai été très interpellée par cette souffrance et cette solitude qu'elles vivent ».
Elle a alors décidé, avec les autres membres de l'association, de créer une petite soeur à l'ALF. L'AIVAR est née il y a un an pour permettre à toutes ces victimes de se retrouver - sans devenir membres de l'association, pour plus de liberté - dans des groupes de paroles pour échanger, discuter, en présence d'un juriste et d'un psychologue. Depuis un an, une trentaine de personnes se retrouvent ainsi une fois par mois. « On est un peu devenu une famille, on attend la réunion suivante et on apprécie d'accueillir d'autres personnes. Il n'y a pas de mouchoirs au milieu de la table, on partage aussi des fous rires, c'est la vie qui continue ».
« On est obligé de
vivre avec »
En regardant cette femme meurtrie, on ne peut s'empêcher de penser : « Quel courage, n'oublie-t-elle pas de penser à elle à force de s'engager ? ». « Je ne me pose pas la question, je me dis que mon vécu peut peut-être apporter un peu d'humanité et de chaleur humaine, confie Monique. De toute façon, c'est quelque chose de présent dans ma vie, autant le mettre au service des autres, même si je préférerais de loin être présidente d'une association de pêche ! C'est un sujet lourd, mais important, au coeur de notre vie à tous. On ne s'en sort pas, on est obligé de vivre avec ».
Barbara Romero